6. Kerfontaine et Albert

Traduit en français par Sylvie Poadi, avec quelques mises au point d’Annick Fouilhé

Dans les années 1970 et 80, Helen et moi prenions presque toujours nos longues vacances d’été d’enseignants en Espagne ou en Italie. Mes souvenirs de ces mois de juillet et août sont la chaleur, la beauté des paysages, les longs déjeuners et les soirées entre amis, les rencontres, les au-revoir à l’aéroport et à la gare, les visites de musées, d’églises et de galeries de peinture où je faisais de mon mieux pour apprécier la culture des siècles passés, à des températures qui ne facilitaient pas cette concentration. Souvenirs de plaisirs exquis des baignades dans les lacs, les fleuves et dans la chaude Méditerranée, de matins calmes et tempérés assis à l’extérieur d’une maison louée sirotant un café tandis que tout le monde dormait encore.

En 1990, nous avons acheté une maison et un terrain dans le Morbihan, au sud de la Bretagne. Un endroit appelé Kerfontaine. Depuis, nous y avons passé tous nos étés et la plupart de nos courtes vacances du Nouvel An et de Pâques.

Kerfontaine est une maison de granit sur un hectare et demi de terrain descendant vers un cours d’eau : le Ruisseau de Saint Sauveur, qui se jette en aval dans le Scorff, qui lui-même se jette dans la mer à Lorient. La maison est à environ 12 kilomètres au nord de Lorient, au milieu d’une campagne paisible et au bout d’une petite route de deux kilomètres qui s’arrête à notre portail pour devenir un chemin creux. Retirée, mais pas isolée. Cléguer, le village et les commerces les plus proches, sont à cinq minutes en voiture ; Plouay, la ville voisine avec ses magasins, la pompe à essence, les restaurants et les banques, se trouve à dix minutes.

La partie supérieure du terrain, autour de la maison, est occupée par une pelouse, un grand potager, un pré et un verger. La partie inférieure est un bois de feuillus, planté de chênes, de châtaigniers et de hêtres. Une telle surface demande l’attention permanente d’un connaisseur, ce que je ne suis pas. Par chance, M. Peltier, l’ex-propriétaire, jardinier chevronné, qui avait passé 19 ans à façonner Kerfontaine tel que nous l’avons découvert lors d’une belle journée de février 1990, mais qui devenait trop âgé pour s’en occuper, a vu le problème qui pourrait se poser, et l’été suivant nous a présenté une de ses connaissances : Albert Penhouët.

Albert et moi sommes restés amis proches pendant 14 ans. Il travaillait presque chaque jour à Kerfontaine, que nous soyons sur place ou pas. Sur l’ensemble de l’année il passait bien plus de temps que nous sur la propriété et la considérait un peu comme son domaine. Il avait travaillé dans le bâtiment, et vers les années 1950 avait construit sa propre maison, en y travaillant tous les week-ends et durant toutes ses vacances ; et ce pendant deux ans. Elle se trouvait le long d’une route où, au fil des ans, la circulation était devenue intense et continue. Kerfontaine était donc pour lui un havre de paix, en même temps qu’un appréciable complément à sa pension de retraité, et un défi à la hauteur de son talent exceptionnel de jardinier et de bâtisseur. Par exemple, la fontaine qui a donné son nom à la propriété n’était qu’un filet boueux à son arrivée ; c’est maintenant un point d’eau clair, entouré de murets de granit agrémentés de jardinières fleuries, où salamandres et grenouilles aiment a séjourner.

Un événement qui a contribué à la décision de M. Peltier de vendre son domaine a été l’ouragan d’octobre 1987, qui a traversé et dévasté une partie de la Bretagne deux heures avant d’arriver sur les côtes anglaises. De grands et vieux arbres ont été déracinés dans le bois. Bien que M Peltier ait coupé les troncs pour en faire du bois de chauffage, enlever les souches était au-dessus de ses possibilités, et le chaos provoqué dans ses bois par l’ouragan lui était insupportable. Faire disparaître ces souches était l’une des priorités d’Albert. Il les a fait sauter en utilisant un explosif fait maison (du sucre et de l’engrais), tassé dans un trou profond percé dans le bois, allumé au moyen d’une mèche lente qu’un ami de l’arsenal de Lorient lui avait fourni. Il m’a fait promettre de ne rien dire de tout cela à sa femme Rosa, mais je savais qu’elle savait. Quelques fois je l’ai aidé. La méthode fonctionnait parfaitement, si bien que même la plus grosse des souches a fini par éclater en morceaux de taille acceptable. Nos seuls moments d’inquiétude étaient quand l’explosif ne détonnait pas. Il était difficile d’évaluer avec précision le temps que mettrait la mèche à s’éteindre et de savoir à quel moment sortir de notre cachette derrière les arbres. Mais il n’y a pas eu d’accident.

Pendant plusieurs années, Albert a replanté le bois de jeunes arbres pris dans les bois voisins. Objectivement c’était du vol, mais il expliquait que ces bois étaient abandonnés depuis longtemps par leur propriétaire, et étaient devenus une jungle où les jeunes pousses n’auraient de toute façon pas pu grandir, étouffées par la luxuriance de la végétation. Elles se porteraient bien mieux dans leur nouvel environnement. Une fois plantées, elles devaient être protégées de l’attention des chevreuils qui venaient tôt le matin et à la tombée de la nuit et qui, si on les avait laissés faire, auraient détruit chaque jeune arbre en enlevant la tendre écorce de leur mince tronc. Chaque nouvel arbre devait donc être entouré par un grillage.

Albert était un jardinier perfectionniste et infatigable, prêt à relever sans délai le défi que représentait l’entretien d’un potager de la taille d’un terrain de hockey, entouré par une haie de laurier qui protégerait les jeunes plantes du vent. A partir de 1991, le potager a produit des légumes en quantité industrielle : haricots, carottes, navets, betteraves, petits pois, laitues, radis, endives, tomates, choux, choux fleur, oignons, échalotes, concombres, courgettes, cornichons, poireaux et pommes de terre. Entre tous ces légumes, Albert préférait les deux derniers. Il admirait les poireaux parce qu’une fois plantés, en été, ils pouvaient rester tout l’automne et l’hiver dans le sol, par tous les temps, et préféraient même les hivers froids aux hivers doux et humides. De plus, ils pouvaient être arrachés au fur et à mesure des besoins, pas de problème de stockage. A la fin de l’été il coupait les feuilles des jeunes poireaux deux ou trois fois pour les encourager à grossir.

La taille des légumes était importante pour Albert, et surtout celle des pommes de terre. Chaque année il plantait 30 rangs de pommes de terre à Kerfontaine, en plus de la quantité moindre mais non négligeable qu’il plantait dans son propre potager. Bien que plutôt favorable à l’agriculture biologique (il utilisait surtout du fumier, de la sciure, des feuilles compostées ou un mélange de farine de poisson et d’algues que nous achetions dans la région), il traitait toujours ses pommes de terre, sinon elles auraient sûrement été touchées par la brunissure. Au moment de la récolte, en août, la grande question était : quelle va être la taille des pommes de terre ? S’il était déçu par leur taille, j’avais beau lui dire que le goût des petites pommes de terre était plus doux, qu’elles se vendaient plus chères chez le marchand de légumes, que les mini-légumes étaient très prisés ; pour lui une récolte de petits légumes était une mauvaise récolte. Il était toujours content de ramasser six ou huit grosses pommes de terre sur un pied, chacune d’elles lui remplissant la main.

Pendant deux ans je l’ai aidé à arracher les pieds de pommes de terre, en utilisant un outil réservé à cela. Au bout d’un manche en bois, il y a un rectangle pour écarter les « buttées » autour des plants, et un triangle pour soulever les pommes de terre jusqu’à portée de main. Une fois entre les mains du ramasseur, elles étaient soit mises dans la brouette (les plus grosses et les plus belles), soit jetées dans un seau (celles de taille moyenne, hélas, mais tout de même comestibles) ou — sans ménagement — dans un autre seau (les plus petites, pour nourrir les cochons et les poulets). Mais je coupais accidentellement trop de pommes de terre au goût d’Albert : « Tu fais trop de frites » disait-il. Il n’y avait guère plus de vingt pommes de terre coupées au bout de trois jours de récolte, et elles seraient consommés sans retard, il n’y avait donc pas de perte, mais c’était toujours trop pour lui. A partir de 1993, à mon grand soulagement, j’ai été relégué à la tâche agréable, entrecoupée des pauses régulières, de pousser la brouette de grosses pommes de terre jusque dans la cave à l’arrière de la maison, où deux emplacements avaient été préparés pour les recevoir, un pour lui et un pour nous. Nous partagions toutes les récoltes en deux parts égales.

La surabondance de notre part de pommes de terre (et de pommes fruits qu’Albert avait cueillies en septembre et stockées dans des dizaines de cageots dans la cave), qui nous attendait lorsque nous revenions à Kerfontaine à Noël, était l’illustration la plus frappante de l’absurdité de la situation dans laquelle nous nous étions mis avec ce jardin si productif et ce cher jardinier si enthousiaste. Albert avait grandi avec la croyance, autrefois tout à fait justifiée par la rigueur économique, qu’il fallait être autonome dans la production de ses propres fruits et légumes, pensée qui n’est plus d’actualité pour les jeunes générations, même à la campagne. Alors que nous, propriétaires d’un appartement à Londres, parfaits citadins, couple sans enfants, nous nous sommes soudainement retrouvés à produire presque autant de fruits et légumes qu’un maraîcher, et à les transporter de l’autre côté de la Manche. Je mettais en danger la santé de mes lombaires en portant des boîtes et des sacs jusqu’à notre appartement au troisième étage sans ascenseur, avec sa petite cuisine, sa moquette et son chauffage central. Nous étions forcés de nous débarrasser d’une grande partie de notre production, aussi bonne soit-elle, en l’offrant à qui voulait bien la prendre.

En 1995, nous avons partiellement résolu le problème en transformant la moitié du potager en herbe agrémentée de rosiers, de dahlias et de glaïeuls. Mais la production était toujours trop importante, et la volonté qu’avait Albert de produire ne diminuait pas. Nous avons finalement trouvé une solution en lui mentant ; c’est bien la seule fois que j’ai fait cela. En France, il existe une association caritative appelée Emmaüs, fondée par un prêtre, l’Abbé Pierre, qui fait un excellent travail pour aider les anciens alcooliques, drogués et autres exclus à retrouver leur place dans la société. Ils apprennent un métier artisanal, comme par exemple retaper des meubles. Les gens donnent aux centres Emmaüs des objets de toutes sortes dont ils n’ont plus besoin. Ils y sont revendus à un prix raisonnable, après avoir été réparés ou restaurés si nécessaire. Le centre le plus proche de chez nous, à quelque kilomètres, attire de nombreux chineurs le week-end. Un jour, je leur ai demandé s’ils acceptaient de la nourriture. Bien sûr, ils en acceptaient avec reconnaissance car ils avaient environ quarante personnes à nourrir chaque jour.

J’ai timidement suggéré à Albert que nous pourrions peut-être donner un peu de sa délicieuse production à cette bonne cause. Malgré ses opinions républicaines, qui à la française mettent l’accent sur l’égalité et la solidarité de tous les citoyens, et malgré sa générosité habituelle, il n’était pas très chaud pour devenir le producteur de légumes d’une association caritative. Alors nous avons pris l’habitude, en quittant Kerfontaine à la fin de nos vacances, chargés de fruits et de légumes, de faire un petit détour par Emmaüs et de décharger 90% de ce que nous avions entassé avec soin dans la voiture, vivement remerciés par les bénévoles de service à l’accueil. A chaque voyage de retour pour Londres je fus en proie aux mêmes sentiments mitigés : j’étais content d’avoir fait une bonne action, mais en même temps j’avais mauvaise conscience d’avoir trahi mon ami. Il n’a jamais rien su de cela, Dieu merci.

Albert aimait greffer les arbres autant que les planter. Il réussissait souvent les pommiers, les poiriers et les pruniers. Il prenait un arbre dans un bois abandonné, le laissait « s’installer » dans notre verger pendant deux ans, puis coupait le tronc net à environ un mètre de hauteur, et faisait deux entailles dans la coupe fraîche avec un petit couteau bien aiguisé. Il y incérait une bouture d’un autre arbre, dont la réputation de produire de bons fruits en grande quantité était bien établie. Il entourait la région de l’opération avec du mastic pour greffon, que l’on peut facilement trouver dans les jardineries à la campagne. Puis il pressait fortement le tronc à l’endroit de la greffe, l’entourait d’un gros ruban adhésif, et le ficelait encore solidement. « On va voir, » disait-il. « Rien n’est sûr. » Mais environ les trois quarts de ses greffes prenaient. Il a même essayé des variations originales, comme deux sortes de pommes greffées sur un même tronc, ou un pommier et un poirier ensemble.

Le seul arbre qu’il n’ait jamais pu greffer, c’est le châtaignier. Cet arbre que l’on trouve partout en Bretagne est apprécié autant pour son bois de charpente que pour ses fruits. Albert pensait qu’aucun jardin n’était complet sans un châtaignier greffé, et il a fait plusieurs fois l’effort d’en greffer à Kerfontaine, avec un mastic spécial, mais il n’a jamais réussi. Il disait que c’était délicat. Il pensait qu’il n’avait pas la main pour cela, et enfin il a abandonné. Dans mon journal du 3 janvier 1999, je lis que nous sommes allés acheter à la jardinerie de grands châtaigniers déjà greffés. Nous les avons mis dans des trous profonds, entourés de bon compost de feuilles et de tuteurs costauds, en méditant philosophiquement sur la taille qu’ils auraient dans deux cent ans « après que nous serons partis ».

Albert était toujours content de faire des travaux pratiques avec moi, son « paysan moker », qui signifie en moitié français, moitié breton, quelque chose comme paysan « élévé en ville ». Lorsque nous coupions l’herbe de la pelouse, du pré et du verger, je vidais le bac plein de la tondeuse et je faisais les allers et retours avec la brouette pour entasser l’herbe dans le bois ou sur le tas de fumier. Un été nous avons fait un escalier de marches en béton à l’orée du bois, pour pouvoir descendre plus facilement vers le cours d’eau. Nous avons mis les sacs de ciment au bord du ruisseau et avons fait le béton sur un morceau de contreplaqué, avec l’eau et le sable venant de la rivière. Nous avons versé des seaux de béton dans la longue série de coffrages qu’Albert avait préparés, du haut jusqu’en bas. Un hiver il a créé toute une nouvelle haie de l’autre côté du bois, avec des boutures de laurier prises dans la haie sur le bord du chemin et qui étaient restées toute une saison dans le potager pour prendre racine. Je lui tendais les plants pris dans la brouette. Il les replantait dans une tranchée remplie de compost et de tourbe sur le haut du talus qui marquait la limite de la propriété de ce côté-là. Il devait y avoir deux cent plants et tous ont pris.

A chaque début de vacances, nous sacrifiions au rituel de parcourir toute la propriété ensemble, lentement, pour commenter chaque point, et en particulier ce qui avait changé depuis la dernière visite : clairières, coupes, plantations, greffes, croissance. Il était le génie des lieux ; son empreinte était partout présente.

Albert goûtait fort l’humour qui pouvait se glisser dans les petits événements du quotidien. Un jour, il est allé voir son coiffeur habituel pour une coupe de cheveux. Le barbier vendait aussi des appâts pour la pêche, des canifs, des couvre-chefs imperméables et autres accessoires d’extérieur pour homme. Contre toute attente, le magasin était fermé. Un panneau sur la porte disait : « Fermé à cause de l’ouverture ». Le barbier assurait que ses clients comprendraient qu’il s’agissait de l’ouverture de la pêche. Albert appréciait beaucoup cette formule savoureuse.

Un été, peu de temps après que nous avons connu Albert et Rosa, Helen et moi avons été invités à une noce un samedi. C’était une très bonne année pour les oignons et les échalotes. Chaque jour depuis une semaine, Albert mettait sa récolte de beaux spécimens bruns à sécher au soleil, une fois que la rosée s’était évaporée, des centaines d’oignons et d’échalotes étalés dans des dizaines de cageots. Je les rentrais tous les soirs. Les samedis après-midi au printemps et en été, Albert s’occupait d’un autre jardin, beaucoup plus petit. Quand il a quitté Kerfontaine à 11:45 ce samedi-là pour aller déjeuner, il a sorti les cageots au soleil, mais m’a recommandé de bien les rentrer avant de partir au mariage, juste au cas où il y aurait un changement de temps pendant notre absence. J’ai mangé la consigne, et lorsque je suis sorti de la maison trois heures plus tard, endimanché pour aller au mariage, et j’ai vu les cageots, j’ai regardé le ciel, d’un bleu d’acier parfait sans le plus petit nuage ; et n’ayant pas détecté le moindre souffle de vent, j’ai décidé de prendre le risque…

Après la cérémonie à la mairie, nous sommes allés dans une école toute proche pour boire le vin d’honneur. Puis nous avions une vingtaine de minutes de route jusqu’au restaurant. Quelques nuages traversaient alors le ciel.

En France, une fois qu’un grand repas est commencé, il n’y a aucune chance de s’en échapper. Les plats se succédaient lentement, et le rythme s’est encore ralenti, une fois que le vin a commencé à faire son effet, que les gens se sont mis à chanter, à raconter des histoires et des blagues entre les plats. Sur moi aussi le vin avait dû faire son effet, et la vanité aidant je me suis facilement laissé convaincre de chanter un chant traditionnel anglais qui, toute modestie mise à part, connut un franc succès. Il y a une charmante tradition pendant les mariages en Bretagne (et peut-être aussi dans d’autres régions de France) qui veut que lorsqu’un chanteur ou une chanteuse est particulièrement apprécié par l’assemblée, toutes les personnes du sexe opposé, de la plus âgée à la plus jeune, se succèdent pour l’embrasser. Aussi plaisant que cela puisse être de se laisser embrasser par tant de femmes et de jeunes filles en si peu de temps, je remarquai un peu inquiet que la pièce devenait sombre. Les lumières furent allumées. Assis là, rougissant à cause de mon succès évident, j’étais intérieurement tourmenté par le bien-être de centaines d’oignons et d’échalotes, quand il y eut un éclair, le bruit du tonnerre suivi d’une violente averse. L’électricité est restée coupée pendant une demi-heure, et on a sorti les bougies. J’ai pensé rentrer à la maison pour mettre les cageots à l’abri puis revenir à la fête, mais je savais que partir en pleine gloire constituerait une maladresse regrettable.

La pluie a continué à tomber toute la soirée. Vers deux heures du matin, je me tenais debout dans l’herbe dans mon costume chic pour évaluer les dommages. Les efforts de toute une saison anéantis à cause de ma négligence ! Je suis allé me coucher terrassé par la culpabilité.

Au lever du soleil, le beau temps est revenu. Peu après sept heures j’étais au milieu des oignons et des échalotes avec une pile de torchons propres, heureusement que nous en avions un bon stock. (J’avais demandé à Helen si je pouvais utiliser son sèche-cheveux de façon non conventionnelle, mais elle a refusé.) A l’heure du déjeuner j’avais séché tous les oignons et les échalotes un par un. Le soleil continuait à faire son travail, mais ils avaient été si détrempés que les dégats ne pouvaient être réparés en quelques heures. Je savais qu’Albert et Rosa allaient certainement passer dans l’après-midi, pas pour travailler car nous étions dimanche, mais pour se promener, ainsi qu’il était tout à fait légitime qu’ils le fassent, comme souvent les dimanches après-midi, dans leur petit Fontainebleau.

Quand ils sont arrivés, Albert a été, tout d’abord, agréablement surpris que j’aie pensé à sortir les cageots au soleil. Mais j’ai tout de suite confessé la vérité, appréhendant quelque peu sa réaction. Loin d’être fâché, il a été pris d’hilarité pendant plusieurs minutes en tenant quelques exemplaires des rescapés. Et ce fou rire l’a repris de temps en temps dans l’après-midi et même quelques semaines plus tard. « Toi, en smoking, devant la catastrophe ! » L’image et l’expression, y compris le mot emprunté à l’anglais, sont arrivées a symboliser exactement les rapports et les différences entre nous.

Les oignons et les échalotes ne s’en sont pas si mal tirés et se sont conservés jusqu’à Pâques.

En août 2003, Albert a découvert qu’il avait un cancer de l’œsophage. Il n’avait jamais fumé, mais il avait travaillé 40 ans dans le bâtiment, dont pas mal d’années à la reconstruction de Lorient après la guerre, et a dû inhaler beaucoup de poussière, y compris de l’amiante. Ceci expliquant peut-être cela. Fin septembre, il est entré à la clinique près de Lorient pour faire enlever la partie cancéreuse de son œsophage. Le chirurgien a étiré son estomac, cet organe élastique, et l’a raccordé à la partie saine de l’œsophage qui restait.

J’ai passé trois mois avec Albert, cet été-là, puisque nous sommes descendus début juillet à Kerfontaine, deux semaines après ma retraite de Channel 4. Il a continué à travailler à Kerfontaine jusqu’à deux jours avant son opération. A la fin de son dernier jour de travail, après avoir rangé tous les outils, il a dit : « Maintenant, c’est tout propre avant mes congés. »

Après l’opération, il est allé dans un centre de convalescence, où je lui ai rendu visite plusieurs fois en octobre. Il espérait se rétablir complètement, même s’il était encore bien faible. Helen et moi avons fêté le Nouvel An avec Rosa et lui, dans leur maison. Début mars il est venu à Kerfontaine pour planter les oignons et les échalotes, les premiers légumes de la nouvelle saison. Peu de temps après, il est allé à l’hôpital pour une visite de contrôle. On lui a dit qu’il avait une tache cancéreuse sur le foie. Plus tard, le cancer a atteint ses os.

Pour couronner le tout, Rosa et lui ont dû changer de maison. La maison qu’il avait construite 50 ans auparavant avait été expropriée et allait être démolie pour l’élargissement de la route en quatre voies. Ils ont trouvé dans un coin tranquille à Plouay une maison qu’ils ont pu acheter avec l’argent de l’expropriation. Mais Albert y a seulement vécu quatre mois. Il a tout de même commencé à dégager la pelouse devant la maison, en vue d’en faire un potager.

Les dernières semaines de la vie d’Albert ont été difficiles pour lui et pour les personnes qui lui étaient proches, surtout pour Rosa. Les doses de plus en plus fortes de morphine et autres médicaments le rendaient parfois verbalement agressif et lui faisaient perdre un peu la tête, bien qu’il ait aussi eu des moments de lucidité. A la fin, il était devenu impossible de s’occuper de lui à la maison, et il est allé à l’hôpital quatre jours avant de mourir. Les dernières paroles qu’il a dites à Rosa ont été : « C’est fini pour moi, mais tu dois être courageuse. »

Il est décédé le 15 août 2004, le jour de l’Assomption, la fête de la Vierge Marie, jour férié dans les pays catholiques. Je me souviens qu’il était venu un 15 août pour commencer la récolte des pommes de terre. Comme je m’étonnais de le voir travailler un jour férié, il m’a répondu : « Je ne suis ni croyant, ni pratiquant, » en insistant sur les deux mots essentiels, puis a continué à travailler. Cependant, lorsque je l’ai vu dans le salon funéraire, il y avait un crucifix à son chevet et un chapelet entre ses mains.

C’était seulement le troisième mort que je voyais en 53 ans, et j’ai soudainement eu l’assurance en le regardant qu’aucune partie de lui n’était partie où que ce soit, et en même temps qu’il n’existait plus et qu’il n’existerait pas davantage dans le futur sous quelque forme transcendante, différente mais reconnaissable. Au cours de ce quart d’heure qu’avaient duré mes adieux à Albert, mon athéisme s’est imposé à moi en lieu et place de l’agnosticisme que j’avais conservé d’une enfance religieuse, et qui reposait sur l’idée qu’il serait présomptueux d’affirmer avec certitude que notre état de conscience actuel serait le seul qui puisse exister.

L’église de Cléguer était pleine pour ses funérailles le 17 août. Le prêtre, qui ne le connaissait pas, avait été bien informé et parla avec justesse de ses qualités : ses dons de constructeur, sa passion pour le jardinage, sa loyauté envers ses amis et sa famille, la fiabilité de sa parole. Le prêtre a dû admettre que la vie d’Albert ne l’avait pas souvent amené à l’église, mais il a dit avec une sensiblerie excessive que « en ce jour qui suit la fête de la Vierge Marie, peut-être pouvons-nous dire qu’Albert, comme Notre Dame, a gardé ces choses dans son cœur ». Albert aurait fait fi de tels propos, et aurait été heureux d’avoir déplacé une assistance si nombreuse pour lui dire adieu.

Albert fut mon ami proche pendant 14 ans, et Kerfontaine a toujours été et sera toujours associé à lui dans mon esprit. J’ai écrit quelques lignes à sa mémoire, qui ont été gravées sur une plaque posée sur la tombe familiale dans le cimetière de Cléguer, où se trouvent ses cendres. Il aurait pu être enterré dans le caveau familial, il y avait de la place, mais il a préféré la crémation. « Plus pratique, » disait-il.

Rosa m’a donné des instructions admirablement claires pour écrire le poème : « six lignes maximum, il n’y a pas de place pour davantage. » Quand nous sommes allés aux pompes funèbres pour déposer le texte, l’entrepreneur a compté les lettres et les signes de ponctuation, et a calculé qu’au prix de quatre euros par lettre ou signe, la note s’élèverait à plus de mille euros, plaque comprise. J’ai dit que j’étais d’accord pour payer cette somme. « Non, non, Monsieur, » dit-elle, « c’est trop ! Je vous ferai un prix. » Elle me fit une réduction de 30%.

Rosa et moi sommes passés prendre la plaque un samedi matin de Septembre, et l’avons apportée directement au cimetière pour la poser sur la tombe. C’était une journée radieuse, et il n’y avait personne d’autre que nous.

Albert Penhouët 1931–2004

Ci-gisent les cendres d’un maçon, d’un planteur.
Les pierres comme les arbres poussaient sous ses mains.
Les murs d’après guerre du pays de Lorient
Les feuilles qui, grâce à lui, feront parler le vent
Un amour précieux qui dura cinquante ans
Lui rendent honneur.

Je me suis dit qu’on prend un risque en faisant graver ses propres mots dans la pierre. Supposez que le tailleur de pierre, un peu distrait, ou peu habitué à un travail hors du commun, ait commis une faute juste avant la fin ? En fait la seule « faute » dans son travail, personne d’autre que moi ne la remarquera. J’avais mis un trait d’union entre « après » et « guerre », respectant ainsi les règles des noms composés. Le tailleur de pierre l’a oublié. Cette omission m’aura sans doute épargné quatre euros, moins 30%.